Ville sauvage

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Ville sauvage

Souvent mise en avant au plan moral, cette caractéristique physique essentielle de la ville est plus rarement relevée. Et pourtant, avec deux archipels non habités, 20 000 couples de mouettes, la plus large immersion de récifs artificiels en France et bientôt le seul Parc national du pays situé à l’intérieur d’une métropole, Marseille disposerait d’assez de ressources, si elle en avait l’intention, pour devenir une capitale de l’écologie.

À partir d’une approche géographique, irrévérencieuse et résolument de plein air, partons à la découverte de la nature en ville – dans tous ses aspects et sous toutes ses formes. L’occasion rêvée de mettre en œuvre une écologie moins hygiéniste et moins conservatrice – une écologie sauvage.

Adduction d’eau et colonisation

Pourquoi il faut refaire le palais Longchamp

Quoi que l’on pense, d’un point de vue esthétique, de ce festival symétrique d’allégories, le Palais Longchamp, monumental château d’eau en l’honneur des eaux de Durance, est le témoin spectaculaire d’un tournant majeur dans l’histoire urbaine : l’invention et la mise en œuvre de l’hygiène en ville. Mais son style triomphal, contemporain de la conquête et de la colonisation de l’Algérie, dépasse largement la simple résolution d’un problème de santé publique, aussi crucial soit-il : il exprime aussi de façon éclatante la prégnance, au XIXe siècle, d’une conception qui oppose l’une à l’autre, et définit l’une par l’autre, la « nature » et la « civilisation ». Le palais Longchamp est, dans son faste naïf, un emblème architectural éclatant de cette victoire sur la nature, de la maîtrise ou de l’éradication des éléments naturels – « microbes » et « indigènes ».

Au moment où Marseille se mobilise pour protéger Longchamp contre la création d’un parking souterrain, retour sur la signification de ce lieu.

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“L’encre bleu-noir du poulpe de la nuit”

Du panthéisme en périphérie urbaine


Gilles Verneret, “Chemin faisant…/La Mounine”, Courtesy Galerie Françoise Besson

Entre Marseille et Aix, sur l’ancienne Nationale 8, il y a un lieu-dit qui s’appelle La Mounine.

Un matin du printemps 1941, le poète Francis Ponge, allant en autocar en direction d’Aix pour y rendre visite à une vieille tante, eut à la Mounine une grande émotion devant « le paysage de la campagne provençale ». Il tenta d’en formuler la teneur dans un poème intitulé « La Mounine ».

La Mounine est une aire de repos avec une station-service, où se trouvait à l’époque une petite statue représentant une guenon. Le mot est probablement une contraction de la madonna italienne – la mounine serait donc la petite Vierge. Elle désigne aussi, en patois marseillais, le sexe de la femme.

Alors en train d’achever le recueil Le Parti pris des choses, il tenta de débrouiller le contenu de cette émotion, et d’en extraire, selon ses mots, la « morale » – les conséquences éthiques et esthétiques.

Ponge fut frappé par l’« autorité du ciel ». Dans le ciel bleu du matin, dit-il, « la nuit est encore perceptible ». Il écrit : « l’encre bleu-noir du poulpe de la nuit ».

Lucien Bertolina, presque 50 ans plus tard, revient à la rencontre de Ponge au lieu-dit La Mounine, sur l’ancienne Nationale 8, aujourd’hui l’autoroute, qui suit le tracé de la voie romaine.

« Je suis anti-monothéiste, dit Ponge dans cet entretien. Je suis panthéiste. Je crois que tout ce qu’il y a autour de nous, tout ce qui vibre dans l’espace – tout cela est divin. »


Boris Malafosse, “Notes sur le ciel” (Série de photographies au Polaroïd 600 de plantes, d’herbes et de feuilles sèches ramassées sur la colline de Notre-Dame de la Garde à Marseille au lieu-dit “le bois sacré”).

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